Netflix et le « figurant musulman »

 Netflix et le « figurant musulman »

Photogramme du film Sentinelle (2021, Julien Leclercq, Netflix)

Depuis quelques jours, une scène du film français Sentinelle (2021, réalisé par Julien Leclercq et produit par Netflix) fait beaucoup parler d’elle : Rami Salhi, jeune niçois, s’est rendu compte qu’il apparaissait dans le film et qu’il avait été filmé à son insu dans un plan où il est assimilé au danger terroriste.

Photogrammes du film Sentinelle.

La séquence qui montre la paranoïa du personnage principal (Klara, interprétée par Olga Kurylenko) observant la Promenade des Anglais depuis le viseur de son fusil est sans doute anodine pour qui a vu le film, mais elle est pourtant symptomatique d’une véritable problématique dans le cinéma général, et dans le cinéma français en particulier.

Il ne viendrait pas à l’esprit du spectateur de penser que ce plan serait un plan « sans mise en scène », au sens où ce ne seraient pas des comédiens qui le composeraient. La plainte déposée par Rami Salhi nous apprend que non seulement ce ne sont pas des comédiens, mais en plus de cela, les personnes concernées n’ont pas été prévenues qu’elles avaient été filmées, encore moins qu’elles seraient dans le montage final, et encore moins qu’elles seraient assimilées au terrorisme.

Il a été fait mention, notamment, de l’audiodescription (qui a été modifiée depuis par Netflix), qui décrivait « un barbu » au moment de ce plan. Mais en réalité, au-delà de l’audiodescription, le plan où l’on voit les deux jeunes se saluer est le moment précis où une musique inquiétante démarre et où on comprend que se construit, dans l’esprit du personnage principal, un soupçon d’attaque terroriste, en particulier lorsqu’elle voit, quelques secondes plus tard, un jeune enfant les bras écartés (pour le coup, il s’agit d’un comédien, ce qui signifie que la production avait tout à fait la possibilité de mettre en scène cette partie du film).

Photogramme du film Sentinelle.

Sentinelle est un film dont le budget d’environ 6 millions d’euros ne permet pas de justifier cette faute pour des raisons financières. Alors pourquoi avoir filmé Rami Salhi et son ami à leur insu ? Pourquoi avoir considéré que ces personnes étaient à disposition de la production, sans qu’elles ne soient prévenues, sans qu’elles ne soient payées ? Pour le comprendre, il faut voir comment cette faute, qui risque finalement de coûter cher à Netflix, condense une certaine vision du cinéma. Il faut alors analyser la production cinématographique française et occidentale de manière générale, et la manière dont elle représente les personnages arabes et musulmans. Il faut également observer la ligne éditoriale de Netflix, qui investit énormément dans la représentation de certaines minorités, mais peine, dans les cas des personnages arabes et musulmans, à construire un point de vue différent du cinéma classique dominant, qui lui-même hérite des représentations coloniales ancrées depuis les premiers jours de l’art cinématographique.

Un film sur le terrorisme ?

Klara, militaire française d’origine russe, arabophone, intervient dans des opérations en Syrie et sert d’interprète pour les négociations et le repérage des terroristes. Traumatisée sur le terrain par une explosion provoquée par un enfant qui porte une ceinture explosive, elle est mutée en France, à Nice, pour participer, notamment sur la Promenade des Anglais, à l’opération Sentinelle, présentée textuellement dans le générique du film de la manière suivante :

« L’Opération Sentinelle est une opération de l’armée française déployée depuis le 12 janvier 2015. Sentinelle : soldat qui a la charge de faire le guet, de protéger un lieu. Faire face à la menace terroriste. Anticiper toute attaque. Prévoir, supposer ce qui va arriver et adapter sa conduite à cette supposition. Intervenir pour protéger la population et le territoire. L’Opération Sentinelle arpente les lieux publics sensibles. 10.000 soldats par jour sont désormais mobilisés. »

Générique du film Sentinelle.

Ce générique, conçu comme une véritable publicité pour la riposte française au terrorisme (après les attentats de janvier 2015), rappelle qu’au même moment le gouvernement français était dans une démonstration de force censée rassurer la population. C’est notamment à ce moment qu’était lancée la plateforme en ligne « stop djihadisme », où n’importe qui peut, encore aujourd’hui, dénoncer les « comportements suspects » de ses collègues ou voisins musulmans (parmi les signaux faibles à repérer, on se souvient que la plupart sont des signaux de la pratique religieuse musulmane la plus banale). C’est également à ce moment que commencent les perquisitions abusives qui se sont prolongées pendant les différentes périodes de l’état d’urgence à partir de novembre 2015 et ont conduit, en France, à une « société vigilante », une société de la suspicion et de la délation dont les effets perdurent aujourd’hui. 

Le film montre comment, suite à son traumatisme, la vigilance exacerbée de Klara va la propulser dans une attitude méfiante et violente vis-à-vis de tout début de suspicion. Le film prend ensuite une tournure tout autre et se détache de la question terroriste : suite au viol de sa soeur, le film raconte comment Klara va se venger du violeur qui appartient à un groupe russe très influent. Un sujet totalement différent, qui s’inscrit plutôt dans la série de films qui mettent, de plus en plus, en scène des personnages féminins forts.

Le réalisateur fait ainsi le portrait d’une femme qui ne veut plus se fier aux apparences, une femme qui évolue dans une société où même un enfant peut déclencher une explosion. C’est ainsi qu’est construite la scène qui fait aujourd’hui l’objet d’une plainte.

Les musulmans au cinéma

On peut imaginer que le réalisateur Julien Leclerq soit en réalité critique envers la folie sécuritaire qui a suivi les attentats, et que le portrait qu’il fait de Klara soit celui d’un traumatisme irréversible qui atteint une société entière. Si cette posture peut être envisagée dans son film, elle reste non seulement timide, mais sujette à diverses contradictions qui montrent qu’il ne suffit pas, au cinéma, de dénoncer un stéréotype pour ne pas y tomber soi-même. La preuve en images, puisqu’au viseur du fusil de Klara s’est substituée la caméra de Julien Leclerq, et que la construction de la paranoïa est également — et surtout — une affaire de mise en scène (comme l’ont très bien orchestrée les gouvernements qui ont fait des musulmans un problème).

Ce plan, aussi court soit-il, est donc révélateur d’une problématique bien plus large, où le « figurant musulman » est un corps disponible, à disposition de qui veut le capturer. Avec une caméra, un viseur : peu importe, le cinéma ici rejoue la même violence que le fusil braqué du policier qui perquisitionne une famille musulmane à 4h du matin. Il n’a aucune preuve de la dangerosité de cette famille, son seul indice est l’apparence, l’origine ou l’appartenance religieuse de la personne : voici très précisément la définition du racisme et de l’islamophobie.

De quoi souffrent alors les films dans leur manière de représenter les musulmans ? Depuis que l’acteur britannique Riz Ahmed a obtenu l’oscar du meilleur acteur pour le film Sound of Metal (2021, Darius Marder), une attention particulière a été portée sur une réflexion qu’il a développée en 2017 et qui s’est appelée « the Riz test ». Ce test permet de détecter si un film contribue à une représentation juste des musulmans ou s’il perpétue et développe les stéréotypes à leur encontre :

Si le film/spectacle met en scène au moins un personnage qui est musulman de manière identifiable (par son ethnie, sa langue ou ses vêtements), est-ce que ce personnage :

(1) parle du terrorisme, en est victime ou en est l’auteur ? (2) est présenté comme étant en colère de manière irrationnelle ? (3) est présenté comme superstitieux, culturellement arriéré ou contre la modernité ? (4) est présenté comme une menace pour le mode de vie occidental ? (5) Si le personnage est un homme, est-il présenté comme misogyne ? ou si c’est une femme, est-elle présentée comme opprimée par ses homologues masculins ?

Si la réponse à l’une des questions ci-dessus est « oui », le film ou l’émission de télévision échoue au test.

Le test de Riz.

Sentinelle non seulement échoue à ce test, mais ne parvient même pas à traiter la question du terrorisme avec intelligence. Beaucoup de critiques y ont vu un mauvais film, mais c’est surtout le produit, comme les fabrique Netflix à la chaîne, d’une machine idéologique très puissante qui impose ses modèles et ses représentations au monde entier.

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