Et si Jürgen Conings avait été « Djihadiste » ?

 Et si Jürgen Conings avait été « Djihadiste » ?

« Avez-vous le sentiment que si Monsieur Conings avait été djihadiste, tout cela [les failles des services de renseignement] aurait été possible ? » – c’est la question posée la semaine passée par un journaliste à la ministre de la défense belge Ludivine Dedonder. La réponse s’est bornée à assurer que la défense se devait d’être vigilante face à toutes menaces terroristes, tout en rappelant les procédures en place pour comprendre « l’incompréhensible ». Sauf que le cas Conings n’a pas seulement mis en lumière les failles des services de renseignement belges mais aussi une banalisation de l’extrême-droite au sein d’une partie de la population, de la presse et de personnalités politiques. Et si l’essentiel de la réponse sur les raisons des ratés du service de renseignement se trouvait là ?

Fiché puis nommé instructeur ?

Imaginez qu’un militaire soit signalé comme « très dangereux » sur une échelle de trois sur quatre par un important service du renseignement belge, qu’il ait exprimé explicitement sur ses réseaux sociaux son intention d’attaquer une mosquée et un virologue…et parvienne malgré tout à s’échapper dans la nature après avoir retiré des lances roquettes et autre armements de gros calibres d’une caserne militaire

C’est ce qui s’est passé pour Jürgen Conings, en cavale depuis maintenant 15 jours en Belgique à l’heure où nous publions cet article. Au détail près que dans son parcours, il a même pu obtenir un poste d’instructeur au cours de l’année 2020 malgré un retrait de son accréditation de sécurité après une plainte pour racisme et plusieurs signalements sur sa personne.

Pour le moment l’affaire révèle que l’OCAM (Organe de coordination a la lutte contre le terrorisme) avait bien transmis au SGRS (service générale du renseignement chargé de surveiller la radicalisation des militaires) l’information selon laquelle Conings représentait une menace « grave, possible et vraisemblable » en février dernier. Sauf qu’au SGRS, personne ne prend l’affaire au sérieux et aucun suivi n’a été effectué. 

Pourtant en avril 2021, la ministre de la défense belge indiquait que « tout est sous contrôle concernant les questions de radicalisation dans l’armée ». Depuis le cas Conings, elle a aussi retiré l’accréditation de sécurité à 11 autres militaires, eux aussi signalés proches de groupes d’extrême-droite.

Islamophobie et suprémacisme : les deux inconnus de l’équation Conings

La presse semble aussi faire preuve d’un certain laxisme. Si Conings a indiqué sur ses réseaux sociaux en février dernier vouloir cibler une mosquée, la couverture médiatique invisibilise dans sa quasi-totalité le profil raciste, suprémaciste et islamophobe du militaire. Quand ses motivations racistes et islamophobes ne sont pas complètement évacuées des analyses médiatiques (comme ici ou ici), elles sont banalisées par une mise en équivalence des menaces posées par l’extrême gauche et la surmédiatisation de ses positions complotistes vis-à-vis de la pandémie. Et c’est peut-être aussi là que réside tout le problème.  

C’est ainsi que l’édition du 26 mai du média belge Le Soir titre un article « un militaire, Marc, à l’armée depuis 30 ans : « je comprends la colère de Jürgen Conings » » ou encore que le média belge RTBF titrait le 24 mai « Jürgen Conings : symptôme d’une société en colère ? » – Si comprendre les mécanismes de fond qui peuvent pousser un militaire à la violence est utile,  cela ne doit pas servir à mettre en arrière plan l’idéologie raciste, suprémaciste, fascisante et islamophobe du prévenu. Car si Jürgen Conings avait été Djihadiste, on imagine en effet très mal un tel traitement médiatique.

Conings : symptôme d’une banalisation de l’extrême droite ? 

Au titre de presse de RTBF, on a plutôt envie de poser cette question. Le manque de réactivité des réseaux sociaux vis-à-vis des groupes de soutien à Conings, les rassemblements de soutien réunissant plusieurs centaines de personnes et des déclarations politiques allant même jusqu’à poser Conings en héros cachent mal l’évidence. 

Au moment d’écrire cet article, on peut encore avoir accès sur Facebook à un groupe de soutien à Jürgen Conings avec même le partage de « tuyaux » pour aider le militaire en fuite, disponible aux yeux de tous :

La semaine passée, c’est une élue de la commune d’Ath qui avait publiquement soutenu Conings sur internet allant jusqu’à écrire « nous sommes tous Jürgen et nous le soutenons à 1000% » dans un groupe de soutien rassemblant 45 000 personnes. Il a depuis été supprimé par le réseau social de Facebook.

Si Outre-Atlantique l’assassinat de George Floyd a mis de l’avant le racisme systémique dans les discours politiques,  en Europe, ce mot est-il destiné à demeurer tabou autour de la table des décisionnaires politiques ? Devons-nous absolument attendre les conclusions des enquêtes internes pour comprendre les ratés de la SGSE ? À lire la presse et certaines déclarations politiques, à observer le laxisme vis-à-vis de ces centaines de personnes qui expriment publiquement leur soutien à Conings l’évidence n’est-elle pas déjà sous nos yeux ?

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