Observatoire de la laïcité : nouvelle étape dans l’atteinte à la liberté d’expression ?

 Observatoire de la laïcité : nouvelle étape dans l’atteinte à la liberté d’expression ?

« Merci d’avoir suivi ce compte » : ce sont par ces mots que l’Observatoire de la laïcité a annoncé la fin de son mandat sur son compte Twitter, ce dimanche 6 juin. La mise sous clé de l’Observatoire de la laïcité par le gouvernement Macron s’inscrit dans un climat généralisé de suspicion à l’égard de discours jugés comme « complaisant à l’égard de l’islamisme ». L’organisme avait pourtant multiplié ces derniers mois ses marques de soutien envers la politique du gouvernement Macron et le projet de loi sur les séparatismes…en vain. Cela pose de nouveau la question de la dérive du gouvernement Macron quant à la liberté d’expression et d’association, au point de viser ses propres soutiens.

L’Observatoire de la laïcité ciblé trois jours après le meurtre de Samuel Paty

Seulement trois jours après le meurtre de Samuel Paty, des voix se sont élevées pour demander de mettre fin à la mission de l’Observatoire de la laïcité, dans la foulée de la campagne visant à dissoudre le CCIF. La fronde a commencé avec un article de l’hébdomadaire Le Point annonçant le remplacement prochain de Nicolas Cadène, rapporteur de l’Observateur de la laïcité, selon une source proche de Marlène Schiappa. Les raisons invoquées ? Nicolas Cadène se soucierait « davantage de la question de la stigmatisation des musulman-e-s que de la défense de la laïcité » – comme si l’un et l’autre seraient par ailleurs forcément opposés. À sa suite, des idéologues d’une « laïcité d’exclusion » (comme ici Zineb El Rhazoui) prennent le relais pour demander la démission de Nicolas Cadène et de Jean-Louis Bianco – président de l’Observatoire de la laïcité.

Mais en réalité, le clivage remontait déjà à plusieurs années. Salué pour son travail par les organismes de terrain, l’existence de l’Observatoire de la laïcité était en revanche remis en cause avant même l’irraison du débat public qui a suivi le meurtre de Samuel Paty. C’est le cas ici, de Gilles Clavreul, cofondateur du Printemps Républicain, qui demandait sa dissolution en février 2020.

Quand les marques de soutien ne suffisent plus

« J’ai fait des propositions au Premier Ministre pour faire évoluer l’Observatoire de la laïcité, pour renforcer le rôle d’une structure qui ne serait pas forcément un Observatoire mais une structure qui porterait la parole de l’État » – c’est ce que déclarait Marlène Schiappa au micro de Radio J, le 13 décembre 2020, au sujet de la mise sous clé de l’Observatoire de la laïcité. 

Pourtant, tout au long de l’année 2020, l’Observatoire de la laïcité a plusieurs fois apporté son soutien au Président de la République notamment autour du nouveau projet de loi contre les séparatismes, un projet de loi jugé particulièrement stigmatisant à l’égard des citoyens musulmans et en contradiction avec leur travail de terrain, comme ici, en février 2020 :

Capture d’écran de le page officiel de l’Observatoire de la laïcité sur Twitter

Ou ici, le 2 octobre 2020, avec Nicolas Cadène, qui réagit de façon élogieuse au discours du Président de la République au sujet du projet de loi sur les séparatismes.

Ou encore ici, en août 2020, où le rapporteur relaie une communication soulignant l’enthousiasme de l’Observatoire de la laïcité quant à la circulaire du ministère de l’intérieur sur « l’islamisme et les atteintes aux principes républicains »…en ne manquant pas de retweeter un article digne de Valeurs Actuelles.

Capture d’écran de la page officiel de Nicolas Cadène sur Twitter

Rien y fait. L’Observatoire sera remplacé par un comité interministériel dont la finalité sera de coordonner « l’action du gouvernement afin de s’assurer de la promotion du principe de laïcité par l’ensemble des administrations publiques », soit précisément la mission que portait l’Observatoire de la laïcité avec un bilan salué par le tissu associatif et les acteurs de terrain.

La fin de l’Observatoire de la laïcité : symptôme plus large de la dérive de l’État ?

La fin de l’Observatoire de la laïcité s’inscrit dans un contexte plus large de remise en cause de la liberté d’association en France.

Dans la foulée de la dissolution du CCIF le 16 novembre 2020, plusieurs organismes de défense des droits humains (comme Human Rights Watch et Amnesty International) avaient dénoncé une atteinte grave à la liberté d’association. 

Et pour cause, dans les semaines qui ont suivi l’arrêté de dissolution administrative du CCIF, plusieurs autres structures ont été visées par des menaces de dissolution, elles aussi en raison d’une supposée « complaisance envers l’islamisme » ou « l’indigénisme », sans toutefois s’appuyer sur des éléments factuels ou sur un processus judiciaire permettant la mise en contradiction des accusations portées par l’autorité de l’État. On pense par exemple à l’UNEF ou au syndicat Sud Education 93.

Des réactions timides s’étaient quant à elles manifestées en France malgré un tollé international. Et c’est peut-être là aussi qu’il faut mettre en contexte le glissement de l’Observatoire de la laïcité : si le débat public est à ce point étouffant en France, que la parole en est muselée, comment reprocher à l’Observatoire de la laïcité d’avoir voulu sauver son existence, quitte à épouser un discours promouvant une laïcité d’exception à l’égard des musulmans ? Si l’échec de la démarche nous en dit long sur l’état de la liberté d’expression et d’association en France, elle est aussi un rappel sur la nécessité de faire front, plus que jamais, face à ces dérives liberticides.

À lire aussi

.