« Les ripoux de la laïcite » à la manœuvre

 « Les ripoux de la laïcite » à la manœuvre

Les « États généraux de la laïcité » est une des dernières actions mises en place par le gouvernement français. Initiés par Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la citoyenneté, le mardi 20 avril au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) à Paris, celle-ci entend « réaffirmer » le principe de laïcité.

Prévus jusqu’à l’été, des thèmes relatifs à la liberté d’expression, la recherche, la jeunesse, l’intégration citoyenne et le droit des femmes devraient être abordés. La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) est une des rares associations de lutte contre le racisme à y être présente aux cotés de Caroline Fourest et Henri Pena Ruiz, deux militants défendant une conception de laïcité polémique.

Considérant que le principe de laïcité s’était dilué auprès de la jeunesse française, ces derniers sont la principale cible de ce rendez-vous militant. A ce titre, 50 000 d’entre eux sont invités à répondre à la question « Comment faire vivre la laïcité au quotidien ? ». Les résultats seront connus lors d’un forum qui se tiendra à la fin de l’été.
Portant des arguments récurrents de « lutte contre les phénomènes d’entrisme » ou encore contre « le prosélytisme abusif », Schiappa défend cette action gouvernementale dans sa lutte contre les discours qu’elle suppose « séparatistes ».

En parallèle de ce rendez-vous printanier, le Gouvernement a annoncé la mise en place d’un « fond Marianne pour la République » prévu pour les personnes et associations promouvant les valeurs de la République et soutenant celle-ci dans sa lutte contre le communautarisme. Un communautarisme qu’estime la ministre défendu par certains élus et politiques. Les partis de Jean Luc Mélenchon et « Europe Ecologie-Les Verts » semblent être en ligne de mire pour avoir apporté leur soutien à la lutte contre l’islamophobie qui donne des crises d’urticaire à la ministre chargée de l’égalité au sein du Gouvernement.

Ces États Généraux sont lancés à la suite des résultats d’un sondage IFOP commandé par la LICRA relevant le rapport des lycéens sur la religion et la laïcité, datant de mars dernier, et qui avait par ailleurs fait polémique. Les résultats relevés avaient soutenu l’idée que la majorité des lycéens rejetaient cette laïcité à la française. 52% des interrogés se disant favorables au port de signes religieux au lycée (voile, kippa…), soit deux fois plus que l’opinion majoritaire chez les adultes, et 37% avaient estimé que les lois de la laïcité portées par le Gouvernement étaient discriminatoires envers les musulmans.

C’est fort logiquement que les actions entreprises par le Gouvernement suscitent des questionnements de la part des soutiens traditionnels de la lutte contre le racisme et la laïcité.
Ainsi, les « États généraux de la laïcité » s’est attiré, dès son lancement, le feu des critiques. Une colère qui a poussée des organisations telles que la Confédération nationale des foyers ruraux, la Fédération des centres sociaux ou l’IFOPREP à exprimer leur indignation. « Ces débats (sur le principe de laïcité) sont naturels et féconds à condition qu’ils soient organisés collectivement, sereinement et loyalement, dans un esprit de concorde et non de division », affirment-ils via un communiqué. Ils dénoncent ainsi la non représentativité de cette démarche qui éloigne « les citoyens et leurs représentants », et qui n’a pas pour but de rassembler. Ils n’y voient donc aucun sens, à vouloir débattre sur « la question identitaire », alors que le pays « est confronté à de véritables urgences sociales et écologiques après une année de crise sanitaire ».

Les représentants politiques se sont de même indignés, notamment après les propos de la ministre. Celle-ci a affirmé sa volonté de « sortir de la tenaille entre d’un côté les identitaires d’extrême droite et de l’autre les indigénistes et Europe Écologie-Les Verts ». L’eurodéputé EELV, Yannick Jadot, a réagi en dénonçant une dérive du Gouvernement, et sa volonté à vouloir « abîmer » la laïcité et en l’accusant « de fabriquer un outil de propagande ». Face à une Marlène Schiappa « insultante », il appelle l’État « à remettre les institutions en ordre ».
Son collègue, David Belliard, adjoint EELV aux Transports à la mairie de Paris, dénonce, quant à lui, des États généraux de la laïcité qui « ressemblent plutôt à une assemblée générale du Rassemblement National », le parti de Marine Le Pen.

Pour Aurélien Taché, député ex-La République en marche (LRM) il ne s’agit que d’une opération de « communication grotesque », ou encore d’une « mascarade ».
De leur côté, les Insoumis ont accusé le Gouvernement « d’utiliser la laïcité contre les musulmans » et ainsi de diviser les Français.

L’ancienne ministre socialiste de l’Education nationale, Najat Vallaud Belkacem, s’est également exprimée, déplorant une « instrumentalisation » de la laïcité, « par ce Gouvernement ». Cela donne l’impression aux jeunes que « la laïcité n’est convoquée régulièrement que pour exclure » !

Les syndicats ne sont pas en reste, puisque la CFDT a même demandé d’« arrêter de faire de la laïcité un objet d’agitation médiatique permanent » soulignant que « ce genre d’initiative était mal choisie alors que la loi contre le séparatisme est encore dans les tuyaux (et pose bien des problèmes) ».

Dans une tribune rédigée dans le Nouvel Obs, Jean Baubérot, Professeur honoraire de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole Pratique des hautes Etude », la référence en matière de laïcité, reproche à Marlène Schiappa d’être entourée de « ripoux de la laïcité », dénonçant l’incompétence en matière de laïcité d’un grand nombre des conseillers de la ministre.

Baubérot rappelle que les principes de laïcité, telle qu’ils ont été promulgués par la loi de 1905 de la séparation des Églises et de l’État appellent au respect des croyances et au libre exercice du culte. L’objectif premier de cette loi, portée par le député socialiste Aristide Briand, fut en effet la séparation du religieux et du politique, pour garantir une cohabitation se voulant paisible entre la croyance et l’incroyance.

Par celle-ci, l’État manifeste sa volonté de neutralité religieuse, sans pour autant s’exonérer de ses responsabilités. L’article 1er stipule en effet que « La République assure la liberté de conscience », de croire ou ne pas croire, garantissant à chacun les moyens d’exercer librement ses convictions, dans le respect de celles d’autrui et de la loi.
Plus tard, en 1946, la Constitution de la 4ème République énonce en son article premier, que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Affirmation reprise en première position dans la Constitution de la 5ème République en 1958 où il y est ajouté que la France « […] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. […] ».
La laïcité se disait donc vouloir assurer la liberté et l’égalité de tous les individus, en n’ayant pas pour vocation de régir les mœurs de la société. L’idée de limiter la religion à la sphère privée ou d’interdire le port de signes religieux est donc contraire à l’esprit de cette loi.

Marlène Schiappa veut donc initier une nouvelle action appuyant la position du Gouvernement français à la suite de Jean Michel Blanquer, le ministre de l’éducation nationale actuel, qui souhaite propager, au sein de l’institution scolaire, une conception nouvelle de la laïcité chez les plus jeunes notamment en formant la communauté éducative du pays.

Mais si ces initiatives reprennent le vocabulaire de Briand, Buisson ou Ferry, « la laïcité En Marche » n’en garde ni l’esprit ni la lettre. Elle divise au lieu de rassembler. Le Président de la République en aurait-il pris conscience en déclarant au Conseil des Ministres, mercredi 21 avril : « Les Français s’en fichent et moi aussi » ?

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